15.03.2009
La "French Food" tient son rang
Le Japon compte plus de 5 000 restaurants français, tenus en majorité par des chefs japonais, et pas moins d'une trentaine d'associations qui en assurent la promotion : on y trouve Les Disciples d'Escoffier, L'Académie universelle du cassoulet, et même Le Club de la galette des rois, dont le président d'honneur n'est autre que Philippe Faure, notre ambassadeur à Tokyo !
Ailleurs en Asie du Sud-Est, la table française est très présente à Hongkong, Macao, Shanghaï ; à Pékin aussi, avec la Brasserie Flo, Justine, Le Gourmet, Le Bistrot parisien... A Singapour, cité-Etat de 4,5 millions d'habitants, fortement occidentalisée, où résident 5 000 expatriés français, Emmanuel Stroobant, chef belge francophone, et Justin Quek, chef singapourien, ont été les pionniers de l'art culinaire français, mêlant saveurs occidentales et orientales sur base de savoir-faire français. Pierre Gagnaire, premier grand cuisinier à installer une équipe à Séoul, pique la curiosité des Coréens avec un "blanc de saint-pierre en sauce pimentée, marmelade de chou comme un kimchi". Ces exemples sont éloquents. Mais qu'en est-il, par exemple, au Honduras, où deux enseignes - Le Saint- Honoré et Charlotte Café - laissent supposer au moins la trace d'un pâtissier familier de la langue de Voltaire ?
Pour tenter d'y voir clair, Le Monde a interrogé tous les ambassadeurs de France et les chefs de mission diplomatique, sur l'état de la cuisine française dans les pays où ils sont en poste. Sur cent cinquante-six questionnaires envoyés, cent dix réponses nous sont parvenues (70 %). Pour une large majorité, la cuisine française est une "référence vivante" (66 %) ; elle est même "porteuse d'avenir" (13 %) ; au contraire, 7 % la considèrent comme une "valeur du passé", tandis que 14 % sont sans avis.
Ces chiffres sont plutôt flatteurs pour le coq gaulois, animal présomptueux de nature, mais ils masquent des situations contrastées. Le questionnaire sollicitait une appréciation de l'image des restaurants, de leur nombre, de leur catégorie et du prix des repas. Au total, une vingtaine de questions relatives à la diffusion de l'information culinaire, à la distribution et à la promotion des produits français. Pour être significative, l'exploitation des données (dépouillées avec le concours d'Inxitus Llc & Virginie Speller) a été croisée avec l'indice de développement humain (IDH), fondé sur la santé, l'éducation et le niveau de vie et non sur le produit intérieur brut (PIB).
Les pays dont l'IDH est le plus faible sont ceux où les avis sur l'image de la cuisine française sont les plus rares. En revanche, dans les pays émergents - Brésil, Chine, Inde -, la cuisine française est considérée comme une référence vivante. Le nombre des restaurants français est en augmentation dans 30 % des pays ; stable dans les deux tiers ; en baisse dans seulement 4 %. Les informations sur le nombre et la catégorie des établissements sont très disparates.
Au Danemark, par exemple, la cuisine française est jugée "trop haut de gamme, sophistiquée". Mais de nombreux restaurants s'en inspirent, jusqu'au Franske Bogcafé, café littéraire très couru à Copenhague. En Suède, on ne compte guère qu'une cinquantaine de tables "d'inspiration nettement française", cependant la technique culinaire française "constitue une base pour la création des chefs suédois". En Belgique, la notion de cuisine française "est très difficile à cerner dans un pays aussi proche culturellement" de la France, estiment nos représentants dans ce pays. Malgré l'existence d'environ 5 000 restaurants "français" de toutes catégories, la cuisine italienne marque des points, "surtout en Flandre, en raison d'une image plus jeune, plus simple, plus moderne". En Suisse également, on constate une progression de la cuisine cisalpine. En revanche, la cuisine française maintient ses positions aux Pays-Bas, qui comptent un millier de restaurants aux noms parfois sans équivoque - Le Gauguin, Le Proust à Amsterdam - et environ 1 300 bistrots.
Lisbonne abrite quelques bonnes tables françaises, mais notre enquête nous apprend aussi l'existence d'un club fermé à l'anglaise de deux cents membres parmi "les personnes les plus influentes du pays" - le Turf Club -, où la cuisine est française ! Aux Etats-Unis et au Canada (Québec), la cuisine française est enracinée de longue date. On y produit même du foie gras, et l'on trouve à New York des fromages au lait cru ! Instituts culinaires et restaurants foisonnent. Combien sont-ils ? Gayot.com, l'un des principaux guides en ligne, qui a sélectionné 1 210 restaurants français dans 151 villes aux Etats-Unis, estime leur nombre à 4 000, parmi lesquels l'étonnant Dominique Brialy (The Epicurean. Troy, NY 12180), installé en rase campagne, au 2113 de la route numéro 7, aux confins de l'Etat de New York et du Vermont, qui mitonne régulièrement des tripes à la mode de Caen.
Dans de nombreux pays, les grands hôtels organisent des semaines gastronomiques et la grande distribution des foires au vin. Ces initiatives mobilisent généralement la Sopexa (Société pour l'expansion des ventes des produits agricoles et alimentaires) qui, grâce à ses 35 implantations, intervient dans 28 pays (www.franceshoku.com). La présence de produits spécifiquement français est assurée (à 94 %) dans les grandes villes, où les vins devancent la boulangerie et l'épicerie fine. De nombreuses réponses soulignent le rôle essentiel du Cordon-Bleu (école de cuisine avec ses 27 000 élèves de 70 nationalités formés dans 15 pays différents). D'autres initiatives, celle d'ADF (Alain Ducasse Formation) ou de consultants à temps partagé, comme Patrick Lenôtre, contribuent à la formation des jeunes cuisiniers. Une fois installés, ils défendront les couleurs du beurre blanc nantais et de la blanquette de veau. La diffusion de la cuisine française à la télévision, dans la presse ou l'édition, est assurée assez régulièrement dans les pays à IDH élevé ; jamais dans les pays (20 %) où l'indice est faible.
La France ne disposait jusqu'à cette enquête d'aucun outil d'analyse permettant de mesurer le rayonnement de sa cuisine. Situation paradoxale au moment où elle entend solliciter l'inscription de ses usages culinaires au patrimoine immatériel de l'Unesco ! On estime trop facilement avoir fait le tour de la question en comptabilisant les étoiles Michelin engrangées hors frontières par Joël Robuchon (25 selon le dernier pointage !) ou Alain Ducasse. C'est ignorer les milliers de sans-étoile, de sans-grade, une diaspora constamment renouvelée depuis l'époque d'Auguste Escoffier (1846- 1935). Cette enquête montre que la cuisine française est un travail d'équipes internationales au sein desquelles s'effectue la transmission d'un savoir qui relève d'un style de vie. Seule ombre au tableau : les additions des restaurants ne sont comparables aux établissements locaux équivalents que pour moins d'un quart des réponses, 77 % jugeant les tables françaises à l'étranger "plus onéreuses".
Enquête disponible en ligne en cliquant ici !
Jean-Claude Ribaut
Source : Le Monde
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03.03.2009
100ème édition du guide Michelin
Né en 1900, le Guide Michelin fête cette année sa 100e édition, déduction faite des années de guerre dont le XXe siècle ne fut pas avare. La dernière publication, parue lundi 2 mars, se signale moins par la surprise de voir telle ou telle étoile apparaître au firmament ou disparaître dans un trou noir, que par le quasi-équilibre entre le nombre des tables étoilées (548) et celui des Bib Gourmand (527), en forte augmentation (86 nouveaux). Les Bib Gourmand sont décernés à des tables qui offrent un très bon rapport qualité-prix, soit 29 euros en province et 35 euros à Paris. C'est, en cette année de pénurie, la vraie richesse de ce guide.
Le nombre des trois-étoiles ne change pas (26) avec l'arrivée d'Eric Fréchon du Bristol, puisque Olivier Roellinger, à Cancale, a fermé son établissement à l'automne 2008, en ayant la courtoisie de le faire savoir en temps opportun ; ce que n'a pas fait Marc Veyrat. La Maison de Bricourt disparaît donc de l'édition 2009. Neuf tables nouvelles accèdent à la deuxième étoile, dont une directement, sans passer par la case 1. C'est le cas de l'Anglais Gordon Ramsay, le très médiatique chef du Trianon Palace à Versailles. Plus classiquement, le Saint-James de Michel Porthos à Bouliac (Bordeaux), Michel Roth à L'Espadon du Ritz (Paris), Guy Lassausaie (Chasselay), l'hostellerie Le Castellas, au Pont-du-Gard (Collias), obtiennent en toute logique leur second macaron.
C'est aussi le cas de Mathieu Viannay qui a repris cette année La Mère Brazier (Lyon), du Casteldelmar à Porto-Vecchio et de Faventia (Tourettes). Il faut ajouter à cette liste L'Atelier de Jean-Luc Rabanel à Arles, dont l'erratisme culinaire surprend en pareille compagnie. Deux établissements seulement quittent cet empyrée : Le Moulin de Mougins d'Alain Llorca et Les Elysées à Paris.
Chez Ruffet, à Pau, passe de deux à une étoile. Parmi les 63 nouveaux promus dans cette catégorie, saluons à Arles La Chassagnette et son jardin bio en pleine Camargue ; la jeune Andrée Rosiers, première femme meilleure ouvrière de France 2007, est récompensée à Biarritz, de même que Julien Ducoté, ancien second de Michel Rostang, à Boulogne-Billancourt. L'Auberge de la Charme près de Dijon reçoit aussi un premier macaron. Et encore, à Paris : Fogon et Le Jules-Verne. Les efforts de Pascal Yar au 35 Quai Ouest sont également encouragés, ainsi que ceux de L'Arôme, de L'Agapé et La Bigarrade. A Saint-Pée-sur- Nivelle, l'étoile de L'Auberge basque est largement méritée, tandis que la nouvelle direction de Greuze à Tournus renoue avec Michelin.
Les espoirs, une catégorie intermédiaire créée pour anticiper une promotion - qui n'arrive pas toujours - sont peu nombreux cette année et accordés seulement aux titulaires d'une étoile. Cela risque d'émousser la compétition. Il est vrai qu'avec 26 trois-étoiles, il faut attendre son tour, ou une défection.
Cette édition 2009 paraît donc de transition, sans grande surprise parmi les étoilés, avec des oublis et des injustices comme l'absence de toute mention de Chen, le meilleur restaurant chinois de Paris qui fut étoilé entre 1999 et 2006 ; l'absence aussi de Gilles Epié dont l'entrée à une étoile n'était que justice ; sans parler de l'excellent Alain Dutournier dont le retour à une forme classique, épurée et précise n'aurait pas dû échapper aux inspecteurs du guide.
Il est vrai qu'un changement de patron se préparait à la tête du guide de la France. Juliane Caspar, qui remplace Jean-François Mesplède, n'aura pas trop d'une année pour faire le tour de la question et adapter, enfin, des critères vieux comme le Michelin.
Jean-Claude Ribaut
Source Le Monde
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22.04.2008
Les mille et une recettes...
Les mille et une recettes du cuisinier amoureux de Nana Djordjadze
Avec Pierre Richard, Micheline Presle, Jean-Yves Gautier
(Film géorgien, français, 1996, 1h40)
Alors qu'il prépare une exposition du peintre géorgien Pirosmani à Paris, Anton Gogoladze rencontre une vieille dame à l'oeil pétillant. Marcelle Ichac, nièce de l'illustre cuisinier Pascal Ichac. Elle lui montre un vieux manuscrit, écrit semble-t-il au debut du siècle par la mère d'Anton, la belle princesse géorgienne Cecilia Abachidze.
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19.04.2008
L’aliment far du cinéma : le chocolat
Le chocolat depuis sa découverte au XVII° siècle est un aliment noble et rare. C’est un précieux trésor qui symbolise la richesse, la générosité, l’espoir.
Dans Pain et chocolat de Franco Brusati (1973), Nino travailleur italien immigré, est condamné au chômage dans son pays et à la non-intégration en Suisse, où il y a du travail. D’abord serveur dans un restaurant, il perd son emploi à la suite d'un incident stupide. Expulsé vers l'Italie, il s'échappe du train qui le ramène et mène une existence clandestine, avec l'aide de son ex-voisine Elena, réfugiée grecque qui entreprend de l'aider à régulariser sa situation. Nino entre au service d'un compatriote milliardaire réfugié en Suisse. Ici le chocolat symbolise un pays, sa dimension économique. Quoi qu’il fasse, légalement ou clandestinement, Nino est seul, même s’il rencontre des compatriotes. Exclu des deux mondes, il en arrive à se demander qui il est.
Avec Le Chocolat de Lasse Hallström joue sur le parfum du scandale. Un coquet petit village français, dans les années 50. Une mère célibataire ouvre une chocolaterie face à l’église. Le maire prude et intolérant voit dans l’établissement une succursale de l’enfer. Tout l’art du chocolat c’est de redonner goût à la vie, ranimer les passions éteintes.
Fraise et chocolat de Tomas Gutiérrez Alea et Carlos Tabio (1993) aborde un tout autre thème : le goût amer du chocolat. En 1979, à la Havane, David est étudiant et communiste. Il aime la glace au chocolat. Diego, photographe, artiste dissident, aime les jolis garçons et les glaces à la fraise. Deux parfums, deux modes de vie. L’un et l’autre cherchent à se convaincre. Cette dualité permet de dresser un portrait amer et subtil de Cuba de l’époque : répression de l’homosexualité, mouchard, marché noir, paranoïa antiaméricaine.
Meilleur que le chocolat de Anne Wheeler (1999) nous livre le meilleur goût du chocolat : sa saveur essentielle, joueuse et éveillant tous les sens. Elle narre l’histoire d’une jeune femme qui travaille dans une librairie dont l'arrière-boutique lui sert de chambre à coucher. Sa mère surgit chez elle, juste au moment où elle tombe amoureuse d'une peintre. La mère ignore que sa fille a loué l'appartement d'une experte en jouets érotiques, partie en tournée de conférences. Anne Wheeler rompt ainsi avec l’idée que le chocolat est meilleur que le sexe. Elle laisse la mère et la fille se parler, se découvrir et découvrir les plaisirs de la chair. Le chocolat est tout de même moins bon que le péché originel !
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18.04.2008
Rire de l’industrie alimentaire
"Loin d’être constamment dans une critique acerbe de la société de consommation, le cinéma peut en rire et nous offrir de beaux moments ludiques.
Avec La soupe aux choux de Jean Girault (1981), nous découvrons une fable alimentaire. Deux paysans, vivant en retraite à la périphérie d’un village, sont portés sur deux choses : la soupe au chou et le vin. Un jour l’arrivée d’un extra-terrestre bouleverse leur univers étriqué. Une enfilade de borborygmes, de rots, de flatulences nous conduit à réfléchir sur le partage.
En 1966, le Grand restaurant de Jacques Besnard se joue des restaurants chics. Septime, patron d’un grand restaurant des Champs-Elysées, espionne et tyrannise ses employés. Les baisemains, les courbettes et flagorneries en tout genre sont réservés à la clientèle. A mesure des plats, nous prenons le pas de ces jeux de langage. Mais un jour tout bascule. La visite d'un chef d'Etat sud-américain vient bouleverser le quotidien. Le dictateur disparaît mystérieusement au dessert. Le propriétaire du restaurant est soupçonné par la police et poursuivi par des terroristes.
Mais c’est à L’Aile ou la cuisse de Claude Zidi (1976) que revient le rôle le plus moderne de la critique gastronomique. Bien des années avant José Bové ou Jean-Pierre Coffe, Charles Duchemin (Louis de Funès) combat la « malbouffe ». Critique culinaire, il est le cauchemar des restaurateurs, qu’il traque sans relâche sous différents déguisements. L’ennemi numéro un s’appelle Tricatel, spécialiste de la cochonnerie industrielle. Duchemin s’est donné pour mission sacrée de combattre cet antéchrist de la gastronomie (qui crée des poulets en tube, des salades à partir de pâte verte, etc.).
Plus proche de nous, plus contemporain, il nous faudrait évoquer longuement le film Super size me de Morgan Spurlock (2004). Le réalisateur, en pleine forme physique est prêt. C’est parti pour son premier Mac Déjeuner. Pendant un mois, il va manger chez McDonald. Ce documentaire, bâti chronologiquement autour du défi de son réalisateur, ne s’arrête heureusement pas à voir un type s’empiffrant de hamburgers. La majeure partie du film est constituée de différents reportages sur l’alimentation aux Etats-Unis, dans les écoles, les habitudes de consommation, les lobbys de l’industrie agroalimentaire, etc. C’est à la fois utile et indispensable à sa démonstration. La force de ce film est que Morgan Spurlock paie de sa personne. Il teste personnellement ce défi insensé et nous pouvons voir les changements qui le frappent tant physiologiquement que psychologiquement, avec l’avis et le regard des spécialistes à l’appui. C’est rythmé, ces démonstrations sont pertinentes et pleines de bon sens.
Ne finissons pas cet article sur le goût amer de la société de consommation. Revenons au plaisir, à un plaisir en particulier : le chocolat."
À suivre "L’aliment far du cinéma : le chocolat"
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17.04.2008
L’anthropophagie à l’écran
"Avec Trouble Evry day Claire Denis joue sur la corde de la passion. L'image est séduisante, elle s'impose par son âpre sobriété. La réalisatrice pose sa caméra et embrasse le champ tel une Turner du cinéma. Précise et floue, elle montre l'intérieur et l'extérieur des personnages. C'est bien de ce conflit que semble vouloir traiter le film. Entre amour passionnel et amour cannibale la limite est ténue. Un suçon sur la peau, une morsure pas trop profonde, l'amour à mort, la "dévoration" de la chair désirée jusqu'à son paroxysme. Là est le vrai sujet, esquissé, esquivé, mais obnubilant : Coré, une femme très belle et très désirée, mange les hommes avec lesquels elle fait l'amour. Les images frôlent l'insoutenable. Elles nous interrogent.
Bien que ce film soit à l’origine de nombreux débats, il ne va pas aussi loin que Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato (1979). Il s’agit sans doute du film qui représente le mieux ces oeuvres poisseuses que chacun rêve de voir mais que personne n'ose visionner, de peur de braver un interdit quelconque, de franchir une limite qu'il vaut mieux ne pas franchir. Le film de Deodato évoque immanquablement des images terribles, des images d'ultra-violence, de viols, de tortures d'animaux, de climat insoutenable... Mais se nourrir c’est aussi cela : survivre.
Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant de Peter Greenaway (1989) nous livre l’histoire d’une passion dévorante. Richard, chef cuisinier français, observe ses clients. Le voleur, Albert, vient tous les jours avec sa femme, Georgina. Un soir, Georgina remarque un dîner solitaire qui devient son amant. Dix jours, dix repas, dix menus, le cuisinier complice de la femme et de son amant, le voleur acharné à se venger… Ce savoureux cocktail donne lieu à un déferlement de cynisme, de sadisme, de mort, à une fable sur l’égoïsme. Frontière indicible entre le dégoût et le plaisir.
Il en va de même dans le film Titus de Julie Taymor (1999), elle suit le drame shakespearien à la lettre tout en le transposant dans le temps. Tout se termine autour d’un repas au cours duquel les enfants sont hachés menus puis dévorés par leurs parents respectifs. Vengeance, cruauté, les mots sont à la bouche du déplaisir.
L’anthropophagie au cinéma « met sur la table » la distinction entre le cannibalisme réel (fait culturel institué propre à certaines sociétés) et le cannibalisme imaginaire, présent dans les productions mythiques et les contes des sociétés les plus diverses. Les mythes grecs, aussi bien que les contes amérindiens ou africains, sont remplis de thèmes tels que ceux de l’ogre, de la dévoration des descendants, de l’autocannibalisme. Ces films nous montrent que ces fantasmes renvoient à d’autres catégories, qui mettent en jeu, par exemple, la nécessité de l’exogamie ou les oppositions entre le comestible et le non comestible, entre la nature et la culture.
Pour compléter ce tableau, il nous faut faire le lien avec nos comportements alimentaires et pourquoi ne pas les pousser à l’excès comme dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973) ? Féroce satire des débuts de la société de consommation : quatre bourgeois, quatre amis (un juge, un restaurateur, un animateur de radio) décident d’appliquer à la lettre les oukases de la société de consommation. Sexe et bouffe. Bouffe, bouffe à outrance jusqu’à en mourir. Initiation à l’envers, fondée sur le mépris de soi et des autres."
À suivre "Rire de l’industrie alimentaire"
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16.04.2008
Les saveurs du passé
"Les arts de la table, les assortiments de saveurs sont autant de bruissements du temps. Nous sommes aujourd’hui, hier a doucement chu, demain arrivera de sa verte démarche. Nous suivons les couteaux des cuisiniers, nous dessinons les saveurs des tomates sur un air italien dans Drei Sterne (Chère Martha) de Sandra Nettelbeck. Mais la cuisine outre les sentiments c’est une évocation du passé, une ode aux plaisirs gustatifs du temps et de l’histoire.
Avec Vatel (2000) de Roland Joffré, nous suivons les délices les plus fous d’un cuisinier de génie opérant à la cour du roi-Soleil. Nous sommes en 1671, Vatel doit organiser de somptueuses agapes pour toute la cour. Des impondérables réduisent à néant les festivités. Plongée au cœur de l’histoire, nous découvrons l’art de la création des recettes et des plats en sauce.
Tampopo (1986) de Juzo Itami, nous entraîne au cœur de la création contemporaine des soupes. Même si la recette du film est assez simple, elle nous fait découvrir les méandres du temps et de l’effacement des blessures. Ecoeuré par la médiocrité de sa soupe aux nouilles, qui manque de « corps et de tonus », un routier de passage décide d’aider une jeune veuve restauratrice à améliorer la qualité de sa cuisine. Juzo Itami peint ainsi savoureusement les rites culinaires japonais. Nous apprenons ainsi à déguster comme il faut la fameuse soupe aux nouilles, qui nous redonne une âme. Il faut caresser avec les baguettes la surface du bouillon, pour apprécier la brillance des pousses de bambou, le velouté des algues qui sombrent peu à peu, la fierté des oignons flottant, avant d’effleurer trois tranches de porc rôti, puis commencer à aspirer les nouilles, charnues et généreuses.
Avec Beignets de tomates vertes de Jon Avnet (1991), Ninny, une octogénaire, raconte à une ménagère l'histoire de deux jeunes femmes qui, dans les années 30, pendant la dépression aux Etats-Unis, eurent l’idée d'ouvrir un restaurant. Ainsi Ruth rencontre Idgie. L’une quitte son mari violent. L’autre soutient la cause des Noirs. Pour la bourgade où elles se trouvent cela fait beaucoup, elles décident ainsi d’ouvrir le Whistle Stop Café dont la spécialité est les beignets de tomates vertes. Saveurs d’Antan, les tomates sont fondantes, baignées dans une huile troublée qui fera face à l’histoire et aux ségrégations.
Clore une histoire, achever les rêves d’enfance, c’est que Le Dîner de Ettore Scola (1998) réussit fort bien. Dans une trattoria élégante viennent mourir les dernières utopies. Fanny Ardant est Flora la maîtresse du lieu. Elle est une sorte de cœur en hiver que courtise depuis toujours un maestro impérial et inutile. Parmi les clients : un professeur de philosophie revenu de tout, notamment de sa trop jeune maîtresse, enseignait que « l’esprit fait le corps tout entier », il n’y croit plus. Une croqueuse d’hommes s’effondre quand sa fille lui avoue vouloir porter le voile. Véritable antichambre de la mort, nous saisissons en plein vol les contradictions de Flora qui, au lieu de saisir l’amour passant à sa portée s’en détourne, lui préférant les enjeux sans risque d’une partie de scopa avec le maestro.
Évidemment pour dresser un tableau complet du lien entre les saveurs culinaires et l’art du passé, il me faudrait évoquer ici Kitchen Stories de Bent Harmer (2003) ou encore Dinner for one ou Le 90e anniversaire de Heinz Dunkhase (1963). Autant d’amuse-bouche agréable qui ne nous font pas penser à l’autre art culinaire adoré et cultivé par le cinéma : l’anthropophagie."
À suivre l'anthropophagie au cinéma
17:10 Publié dans Toiles & Etoiles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, A.J. Conseil, Films, Analyse, Conseil, Ressources Humaines, Recrutement
15.04.2008
Le cinéma se met à table !
En plusieurs morceaux de choix, devrions-nous dire, nous allons vous faire découvrir un article de Sonia Bressler, sur le lien entre cinéma et les arts de la table. Nous allons ainsi tantôt savourer, tantôt dévorer le lien culinaire entre plusieurs films... Que disons-nous ? À Table !
"Drôle de paradoxe que les films qui évoquent la cuisine. Le cinéma est, avant tout, le plaisir des yeux, comment peut-il réussir à nous faire dévorer des plats ? Quel rôle ont les images dans le plaisir gustatif ?
Les films où la cuisine a le rôle titre sont souvent un régal pour les yeux. Parfois ils nous font mourir de rire. D’emblée, nous sommes dans une dualité sensorielle mais aussi culturelle. Ils nous familiarisent avec d'autres univers, mais peuvent aussi nous couper l'appétit. Ils mettent en scène aussi bien la sensualité que la passion dévorante, voire la vengeance amère. Jouant sur cette dualité, il s’agit ici de mettre en scène différents films traitant de la cuisine ou de l’art culinaire afin d’en orchestrer tous les sens, toutes les saveurs. Ainsi en comprendrons nous toute la dimension anthropologique.
L’amour à la table
Les douleurs de l’amour et l’art de la table se cuisinent et se savourent au cinéma sans modération. Nos yeux de spectateurs se ferment sur des larmes imaginaires et nous sommes même capables de dévorer des plats et d’en ressortir l’extase. Alfonso Arau réussit, en 1992, cet exploit dans les épices de la passion (Con Agua Para Chocolate). En 1895, Tita naît sur une table de cuisine. Benjamine de la maison, elle est vouée à servir sa mère et, donc, au célibat. Cette adaptation du roman de Laura Esquivel explore les saveurs d’une passion plus forte que le temps. Elle abolit littéralement la frontière entre le sexe et la nourriture. Tita doit préparer un repas et le servir, sans y participer. Sa famille est là, ainsi que l’homme qu’elle aime. Pour faire passer son message au jeune Pedro, elle met tant d’amour dans sa cuisine, tant de sensualité, que tous ceux qui goûtent sa cuisine ont un orgasme.
Comment ne pas penser ici au délicieux Quand Harry rencontre Sally de Rob Reiner (1989) ? Déboussolés comme des enfants soudain lâchés dans la cour des grands, Harry et Sally hésitent entre le jeu de l’amour et du hasard et celui du chat et de la souris. Ils se sont rencontrés à l’université de Chicago. Ses grandes chaussettes de laine défiaient quiconque de trouver du charme à Sally.
Harry avait pour salle habitude de cracher bruyamment des pépins de raisin et de tenter sa chance auprès de toutes les femmes. Autour d’une table, ils évoquent leurs vies parallèles. Sally est maniaque à table. Tout doit être servi séparément. Et pourtant demeure cette scène mémorable de son orgasme simulé dans le restaurant «Katz's Delicatessen» à New York. Un morceau d'anthologie.
Dans un tout autre registre, les Mille et Une Recettes du cuisinier amoureux (1997) de Nana Djordjadzé, nous entraîne dans l’amour de l’art. Ce film prône l’amour de la chair et de la bonne chère comme acte de résistance. Lorsque les staliniens envahissent la Géorgie, le héros, patron d’un restaurant réquisitionné, résiste. Non en prenant les armes, mais tout simplement en notant des recettes sur des feuilles de papier. Il a cette phrase magistrale « les communistes disparaîtront, la bonne cuisine, jamais ». L’art comme la cuisine sont les seules armes, douces mais imparables, pour lutter contre les malveillants.
Evoquer l’art de la table, l’amour et la joie qu’il procure, ne peut se faire sans parler du film le Festin de Babette de Gabriel Axel (1986). Issue d’une nouvelle de Karen Blixen, il narre l’arrivée de Babeth, fuyant les répressions de la Commune, chez deux sœurs très pieuses d’un village isolé du Danemark. Elle y découvre des habitants tristes. Sans saveurs, réduits à se nourrir exclusivement de la morue bouillie. Un jour, Babette remporte à la loterie. Pour exprimer sa reconnaissance, elle décide d’offrir à la communauté, épouvantée, un vrai repas. Son menu est le suivant : soupe à la tortue, blinis Demidoff, cailles en sarcophage, arrosées de Clos Vougeot. Autant de délices ignorés remplissent les habitants d’un bonheur et d’un ravissement. Avec ce festin, ils découvrent la vie et ses joies.
Autre festin, autre angoisse. Ang Lee, avec Salé sucré (1994) nous plonge au cœur de la cuisine de monsieur Chu. Eminent cuisinier et respectable veuf. Il vit avec ses trois filles dans la grande maison familiale de Tapei. Viandes rutilantes, légumes finement sculptés, pâtes pétries, rôties, fumantes… Tous nos sens sont en éveil, au fur et à mesure que M. Chu perd les siens. Enfermé dans un digne refus du présent ou « refoulé comme une tortue » comme le souligne un ami cuisinier. Son goût, si raffiné, si exceptionnel, s’efface peu à peu, symbole de son angoisse face à la mort, de la vacuité d’une vie passée à exceller dans un art périssable. "
À suivre "les saveurs du passé"
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23.03.2008
Le Goût de la vie / No Reservations de Scott Hicks
Le Goût de la vie / No Reservations de Scott Hicks (sorti en France en septembre 2007, 1h43. Avec Catherine Zeta-Jones, Aaron Eckhart, Abigail Breslin... Ce film est le remake du film « Chère Martha » de Sandra Nettelbeck
Kate règne sur les cuisines du 22 Bleecker, un des restaurants les plus cotés de Manhattan. Inventive et exigeante, précise et rigoureuse, elle mène sa petite équipe à la baguette et accomplit chaque soir de nouveaux prodiges dans une ambiance studieuse et concentrée. Consciente de ses mérites, elle se veut irréprochable et ne s'autorise aucun relâchement. Son perfectionnisme fait l'admiration de tous, mais intimide les hommes et décourage les avances. Fréquemment levée avant 5 heures, jamais couchée avant minuit, Kate mène une existence quasi monacale...
Après la mort soudaine de sa soeur cadette, Kate recueille et prend en charge sa nièce, Zoe, 9 ans, en faisant de son mieux pour l'aider à surmonter l'épreuve. Mais la fibre maternelle lui fait cruellement défaut, et ses efforts les plus méritoires se heurtent à la résistance polie de la fillette, qui lui reproche d'en faire trop.
De retour au restaurant après une semaine d'absence, Kate a la désagréable surprise de trouver en cuisine un nouveau sous-chef : Nick, blagueur et exubérant, braillant à pleins poumons des airs de Verdi et Puccini pour la plus grande joie du personnel...
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21.03.2008
Chère Martha
Chère Martha de Sandra Nettelbeck (fiction, sortie en 2004)
Avec Martina Gedeck, Sergio Castellitto, Maxime Foerste
La vie quotidienne de Martha, charmante chef cuisinière passionnée par son métier, est plutôt monotone. Elle réalise de vrais chefs-d'oeuvre culinaires aux fourneaux d'un restaurant de Hambourg. Mais brusquement l'existence de cette jeune femme introvertie bascule...
La réalisatrice se joue alors des aliments et du goût de la vie pour nous livrer une histoire pleine de sel.
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